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L'attrait du vide. (Amertume)


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MessageSujet: L'attrait du vide. (Amertume)   Dim 25 Mai - 13:49

Face à lui se trouvait une maison. Ou plus exactement, une maisonnette. La bâtisse ne devait pas faire plus de deux mètres de hauteur, ni de trois mètres de larges ; une porte ouverte et deux fenêtres se partageaient la façade décrépie, mais il n'y avait pas à proprement parler un toit : la surface plane était recouverte par des planches de bois, comme si quelqu'un avait décidé d'y faire des travaux sans jamais parvenir à ses fins. Malgré son état d'abandon, on aurait pu croire que la maison était toujours habitée, puisque du linge était pendu dans ce qui faisait office de jardin, sans doute sec depuis longtemps. Si personne ne les avait décrochés depuis si longtemps, cela s'expliquait sans doute par le fait que ces vêtements en dentelle blanche ne présentaient aucun intérêt.
Dédaignant la porte ouverte, qui l'incitait à entrer, Produit fit ce qu'il avait l'habitude de faire : il entreprit de grimper sur le toit de la maison. Le jeune homme devait sans doute être une des rares personnes au monde à avoir ce réflexe lorsqu'il se trouvait devant une maison abandonnée. Après s'être assuré qu'il n'y avait personne, Produit testa la friabilité des murs. Ceux-ci étaient encore très solides, mais ils n'offraient pas de prises agréables, puisque les seuls trous dans l'enduit étaient dus à l'usure du temps. En revanche, il trouva une voie d'accès facile à droite de la maison. Une barrique tenait encore debout, sans doute grâce à son contenu, qui paraissait très lourd. Elle était suffisamment haute pour se hisser sur le toit sans trop de problème. La barrique ne roula pas lorsque Produit monta dessus, pas plus que ne craquèrent les planches de bois lorsqu'il les agrippa pour se hisser. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Produit se retrouva sur le toit, sans la moindre égratignure.
Après avoir vérifié la solidité du toit de fortune, Produit se releva lentement et vit qu'il conservait son équilibre. Enhardi, il contempla le paysage. La maisonnette se trouvait dangereusement proche des falaises, qui plongeaient rapidement dans la mer. Produit avait l'impression que toute chute de ce côté serait fatale et préféra se positionner au milieu du toit. L'impression de vide se dissipa quelque peu. Produit s'attendait à voir des mouettes, ou des oiseaux maritimes, mais ils étaient absents, ce matin-là - encore une preuve que ce monde ne fonctionnait pas de manière logique. Le reste du paysage était constitué des mêmes prairies que le jeune homme avait pu parcourir ces dernières heures pour arriver dans ce finistère. Quelques blocs erratiques ponctuaient l'espace pour en briser la monotonie. Et bien sûr, pas la moindre personne à l'horizon. Produit s'assit sans précaution sur les planches de bois, posant la tête sur la paume de la main droite. Pour une fois, aucun incident ne venait troubler ses pérégrinations, mais cette chance n'arrangeait pas son humeur. Il avait l'impression d'être pris au piège, puisque le monde dans lequel il se trouvait était vraisemblablement une île, et la quitter ne garantissait pas de pouvoir retourner chez lui. Comme toujours lorsqu'il pensait à s'enfuir, Produit inspecta ses bandages. Il venait d'en récolter deux nouveaux le matin-même, lorsqu'une branche d'arbre s'était brusquement détachée du tronc et lui était tombée dessus. Produit ne pensait pas qu'il avait une chance incroyable de toujours être en vie après toutes les mésaventures qui lui étaient arrivées : il ne pensait qu'à la malchance d'être victime de tant d'hallucinations.

Produit n'était plus exactement un nouvel arrivant dans ce monde : il y avait passé assez de temps pour savoir que ce terrain de jeu n'était pas adapté aux personnes aussi maladroites que lui. Non seulement, Produit pouvait toujours se couper avec un couteau lorsqu'il mangeait, mais en plus, il était désormais susceptible d'avoir des visions qui pouvaient le désarçonner. Produit s'était interrogé sur la réalité de ce que lui renvoyait ses yeux, sans trouver de réponse satisfaisante à tout ce qu'il remarquait d'étrange. Il n'était pas certain de pouvoir s'y habituer.
Après un certain temps passé sur le toit, Produit en était venu à la conclusion qu'il ne pouvait rien tirer de cet endroit, pas même de la distraction. L'immobilisme qu'il avait conservé pendant ce temps l'avait préservé de toute chute maladroite, mais l'estomac de Produit commençait à crier famine et exigeait d'aller chercher de la nourriture à l'intérieur de la maison. Le jeune homme se leva et s'étira, les muscles engourdis d'avoir été trop longtemps inactifs. Ses deux plaies au bras commençaient à le faire souffrir. En toute logique, Produit se dirigea vers le bord du toit, à l'endroit où il avait trouvé la barrique. La surprise fut grande quand il y regarda de plus près. La distance au sol semblait avoir considérablement grandie. La barrique était devenue difficilement accessible, tant le mur semblait avoir pris de la hauteur. Pourtant, lorsqu'il regarda autour de lui, les distances étaient en tout point conformes avec ce qu'il avait pu voir auparavant. Il n'y avait que ce mur, démesurément haut, qui posait problème. Perplexe, Produit s'interrogea quelques secondes sur la marche à suivre. Sans s'en rendre compte, il fit un pas en arrière. Il n'aurait pas dû faire cela.
Sous son poids, la planche craqua brutalement, comme si elle n'était pas plus épaisse que du carton. Produit se retrouva brusquement déséquilibré et bascula en arrière. Le trou ainsi créé par le toit s'élargit lorsque le dos de Produit heurta la planche. Bientôt, ce fut comme s'il avait déséquilibré un château de cartes : les planches, l'une après l'autre, cédèrent et s'effondrèrent sur la maison. Un observateur extérieur aurait pu remarquer le très joli motif que les fissures créaient sur ce plancher instable. Une fraction du toit s'effondra, emportant Produit à l'intérieur de la maison.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, la tête de Produit était penchée sur le côté, lui offrant une vue parfaite sur les planches de bois. Elles étaient épaisses et en bon état, impossible que le simple poids de Produit eût pu les faire s'effondrer. Les fractures dans le bois étaient d'ailleurs trop nettes, comme si elles avaient été soigneusement découpées. Encore une autre de ces affaires illogiques auxquelles Produit s'était retrouvé confronté dans ce monde. Le jeune homme se releva en se massant la tête, qui lui faisait mal, et réussit à s'asseoir. Il songea alors à regarder autour de lui. Il s'était écrasé sur une bibliothèque, puisqu'il voyait des livres projetés autour de lui, ouverts au hasard sur des pages à l'écriture pointue. Une table se trouvait à quelques pas de lui. Et une forme...
Produit crut d'abord être victime d'une autre de ces hallucinations : d'ordinaire, il ne rencontrait jamais personne dans les demeures, puisque les occupants semblaient toujours en être partis. Mais en fixant bien la forme masculine, il se rendit compte que ce n'était pas une vision. Il y avait bien une autre personne dans la pièce. Le propriétaire de la bâtisse ? C'eût été difficile à croire, car il ne portait pas ces affreux vêtements blancs en dentelle, mais une tenue plus actuelle. La politesse aurait cependant voulu que Produit sût à qui appartenait la maisonnette dont il avait détruit une partie du toit.
Mais Produit ne trouvait rien à dire. Car il ne voyait pas comment expliquer sa chute du toit.

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MessageSujet: Re: L'attrait du vide. (Amertume)   Mar 27 Mai - 11:51


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« Though the words sound steady, something empty's within 'em. »
Cela faisait à présent, quelques jours, quelques semaines. Sans qu'Amertume ne puisse les compter cependant. Il avait perdu cette quelconque notion du temps, perdu dans ce rêve qui se voulait attrayant. Ne cherchant à savoir s'il pourrait un jour ou l'autre revenir aux supplices de son ancienne vie. Il avait oublié. Et alors, ce monde dont il venait lui semblait bien plus irréel que celui ou il posait les pieds à présent. Ici, Amertume se contentait de survivre, et rien de plus. Attendant de trouver quelque chose comme une civilisation, quelque chose ou il aurait pu mettre les pieds et organiser ce qui aurait pu l'être. Ainsi se déplaçait-il. Dans un simple espoir vint, dans une simple envie inexplicable. Amertume, ne regrettait que peu le nom qui lui avait été donné à l'origine. Il en avait un nouveau. Il n'avait alors, plus besoin du reste. Cela lui convenait. C'était du moins, ce dont il s'était convaincu. Oubliant avec tout le reste les visages de ces êtres qui l'avaient côtoyé. Sans doute déplorant ces choses sans grands artifices qu'il avait pu rencontrer ici. Amertume aurait voulu oui, pouvoir admirer la beauté artificielle de son ancien monde une nouvelle fois, et rien de plus. Il aurait voulu, trouver ici, une source d'émerveillement. Il n'y avait rien. La nature l'entourait, l'embrassait de ces mains juvéniles, et Amertume aurait souhaité sa perte si elle n'avait pas été la seule chose qu'abritait cette île. Il aurait voulu trouver le réconfort dans quelques paroles, dans quelques récits qu'on lui aurait racontés, sans avoir besoin même de faire naitre quelques mots de sa bouche. Amertume aurait souhaité enfin, trouver quelque chose qui aurait félicité son choix, sa propre existence dans un monde trop vaste pour lui. Pour ses ambitions. Ou pas assez cependant.

Ainsi, avait-il finit par entendre les doux pleurs des vagues s'écrasant contre leurs amantes aussi cruelles qu'étaient les falaises. Il avait aussi, aperçut quelques bâtisses. Pourtant sans signe de vie. Il avait juré. Chose qu'il rechignait d'ordinaire. Amertume s'était contenté de ressentir la signification de son nom. Rien de plus. Oui, rien de plus n'avait de redevenir cet homme sans mot qu'il avait toujours été. Ennuyeux, ennuyé. Il s'était contenté en voleur, il s'était contenté en intrus, comme ce monde lui avait exigé lors de sa venue. Sans réellement prendre conscience de ses actes. Amertume avait été par la suite, négligeant et pourtant, il en avait eu conscience. Mais, il avait toujours été, d'une grande lassitude, trop grande pour qu'il puisse se convaincre d'y remédier. Il avait trouvé quelques insignifiantes lectures ; trop de mots, trop de pensées. Alors, il s'était contenté de chercher l'essentiel. De chercher ce que tous les nouveaux habitants de cette île désiraient à un moment ou un autre. Satisfaire sa faim, satisfaire son nécessaire. Pendant que ses dents alors, avaient broyés certaines chairs, il avait simplement écouté le silence naturel des choses. Il s'était lassé, comme aux fils de tous ces jours. Comme aux fils de sa vie. Sans distraction. Oui, il lui manquait un amusement, ou une simple raison de fouler cette terre sans grand attrait si ce n'est, le simple fait de sa primittivité. Si certain y voyait un moyen de s'y repentir, Amertume y voyait simplement un moyen d'échapper à une quelconque délivrance. Oui, son corps alors, était sans doute mort, ses os laissés à une nudité évidente, dans la simple beauté de leur blancheur. Pris dans un rêve réel, comme simple ironie des choses. Et Amertume s'en fichait pas mal.
Les ruines avaient finit par en devenir des véritables. Dans un son grotesque. Il avait pourtant semblé à Amertume, que cette maison tiendrait encore, de bonnes années. Le temps n'y avait pourtant rien fait. Et il était apparu. Comme si son apparition aurait pu sauver notre homme de quelques printemps ensommeillés. Amertume emplie de pensées contradictoires, sans réellement vouloir réfléchir à tout cela. Il se contenta de se demander, s'il mourrait d'une telle chute, impossible. Amertume laissa le coin de ses lèvres s'agrandit. Habitude, simple habitude. Pourtant il savait, comme toute chose, que tout cela finirait par le lasser, que tout cela finirait par le rendre lassant. Cependant, il s'approcha du jeune homme, tombé du toit, tombé du ciel. Que dire ? Que faire ? Amertume détestait les décisions, Amertume détestait tout autant devoir agir en premier. Il y avait quelque chose dans les mots qu'il détestait. Comme si après avoir laissé quelques sons s'évanouir dans les airs, ils seraient liés. Pour quelques secondes, du moins. Et Amertume se rechignait à cela. Néanmoins, il parla.

« Je suppose que cette entrée-là était plus tentante. »

Oubliant peut être, qu'il aurait pu finir en dessous de cette porte improvisée. Oubliant peut être, qu'il n'attendait rien de lui par cette phrase des plus insignifiante. Et tant pis. Il n'avait jamais été, le genre d'homme à se laisser aller à des conversations mondaines. Parce qu'il ne savait dire. Parce que son vocabulaire était sans doute des plus pauvres, des plus honteux. Depuis toujours, de par son éducation, Amertume se contentait d'observer, ou bien d'agir égoïstement. Ainsi avait-il survécu jusqu'à devenir un homme. Ainsi survivrait-il sans doute jusqu'à ne plus en être un. Il s'imaginait tellement bien, dans son simple reste d'humanité. Se demandant ce qu'il devrait faire, encore une fois, il se contenta de se raidir, de plus en plus. Sourire crispé pourtant accueillant. N'osant s'ouvrir, n'osant se fermer. Amertume était pourtant, quelque peu las.

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MessageSujet: Re: L'attrait du vide. (Amertume)   Jeu 29 Mai - 16:50

Après quelques battements de paupières, l'image d'un homme dans la vingtaine se forma devant ses yeux. Plutôt jeune, a priori asiatique, des tatouages, pour ce qu'il pouvait en voir. La blancheur de l'habit du nouveau venu attirait le regard en reflétant la lumière qui provenait désormais également de l'ouverture dans le plafond. Tel une apparition, il se tenait à distance, sans que l'on sût ce qu'il avait l'intention de faire, sans que cette incertitude envers ses intentions fût inquiétante. Produit en conclut que ce devait être un visage amical, puisqu'il ne semblait nourrir aucune intention hostile à son égard. Cette pensée le rassura et lui donna envie de sourire pour donner le change. Il n'était pas mort de sa chute. Il pouvait même dire qu'il s'en était plutôt bien sorti. Il n'avait rien de cassé, la chute avait simplement été brutale, mais elle avait été amortie, comme par un effet de ralenti artistique, par ce qui se trouvait désormais sous les planches de bois. Seul le souffle de Produit s'était temporairement coupé, brusquement expulsé de ses poumons. C'était, somme toute, une situation plutôt favorable.
Le silence, après être retombé en même temps que les planches, fut alors brisée par le son d'une voix humaine. Une simple remarque imprégnée de légèreté venait de s'échapper. Entendre parler de tentation était quelque chose d'amusant pour Produit. La tentation était bien ce qui l'avait conduit sur le toit. Il ne pouvait pas résister à l'appel des hauteurs, et vaniteux il montait en ayant l'impression de dominer le nouveau monde qui s'offrait à lui - s'offrait, le mot était bien choisi, comme si tout ceci lui avait été destiné. Il n'avait certes pas prévu d'entrer de cette manière, car il n'avait même pas prévu d'entrer ; mais tant qu'à faire, son entrée était spectaculaire et, à présent qu'il se savait hors de danger, l'amusait. Le choc premier passé, ce fut le rire qui s'empara de Produit, riant de soulagement face à l'absurdité de cette situation. Après tout, le nouveau venu venait de faire une plaisanterie très intéressante, et qui avait l'avantage de briser la glace. Cette façon de faire semblant de se poser une question pour nier le danger qu'il venait de courir semblait faire écho à la propre légèreté de Produit, qui par le rire exprimait sa joie d'être toujours en vie. La réalité finit par reprendre ses droits. Produit n'avait pas encore récupéré la pleine capacité de ses poumons, si bien qu'il se trouva bientôt à court d'air et se mit à tousser. Il lui fallut quelques secondes pour reprendre son souffle, et lorsque ce fut fait, Produit n'abandonna pas complètement le sourire qui s'était formé sur ses lèvres. À présent, il commençait à avoir quelque peu mal à l'abdomen - mais il savait pourquoi.
Toujours assis, Produit hésita quant à la démarche à suivre. Il venait de se persuader que l'homme n'était pas le propriétaire, puisqu'il ne semblait pas avoir de peine quelconque pour les planches de bois qui venaient de s'effondrer. Sans compter que sa réaction était étrange : d'ordinaire, le premier geste d'une personne voyant une autre en danger était de paniquer ou, lorsque la personne se contrôlait parfaitement, de chercher à se rendre utile. Ce n'était pas le cas de cet homme. Au final, cette anomalie dans le schéma habituel du monde de Produit dérangeait le jeune homme. Il en venait à éprouver une sorte de gêne, incapable de savoir s'il devait répondre sur le même ton léger, ou s'il devait au contraire engager sérieusement la conversation, s'excuser, ou même, pourquoi pas, disparaître aussi soudainement qu'il était apparu. Pour résoudre ce dilemme, Produit aurait aimé savoir ce que l'homme attendait de lui, mais son intuition lui disant que l'inconnu n'attendait rien justement, et même, que c'eût été à lui d'exprimer une attente, d'appeler à l'aide par exemple, ou de le renseigner sur son état de santé pour ne pas l'enfermer dans le rôle de garde-malade.
Produit choisit la dernière solution qu'il avait envisagé, songeant qu'il s'agissait d'une politesse et qu'ainsi, il libérerait l'homme du fardeau de sa présence et lui permettrait de poursuivre son chemin sans perdre de temps avec de jeunes imbéciles qui ne trouvaient rien de mieux à faire que de risquer leur vie pour quelques instants de grâce inouïe. Mais, d'une certaine manière, il était quelque peu réticent à cette issue. Se retrouver à nouveau seul n'était pas une perspective qui l'enchantait. La difficulté à s'attacher aux gens de ce monde était un souci qu'avait régulièrement Produit, qu'il ne parvenait pas à expliquer, puisqu'il aimait être en bon termes avec ses compatriotes, mais qui venait sans doute du fait qu'inconsciemment, il n'avait pas envie de s'intégrer à ce monde. C'est pourquoi, lorsqu'il rencontrait quelqu'un qui ne lui paraissait pas menaçant, Produit voulait profiter de sa compagnie quelques instants avant de retourner à sa vie solitaire. Il n'avait pas besoin d'un garde-malade ou d'un ami : il aurait été d'ailleurs très gêné de forcer quelqu'un à rester près de lui parce qu'il était blessé ou malade. C'était donc ce qu'il était résolu de faire comprendre à ce nouveau venu. Levant les yeux vers le toit, il put alors commenter son arrivée en paix, sans se soumettre au regard d'un autre.
« À vrai dire, je n'avais pas prévu que les planches seraient aussi délicates... finit-il par dire au terme de ses pérégrinations mentales. Elles semblaient pouvoir supporter mon poids, et puis, je suis resté là-dessus des heures, c'est vraiment très étrange. »
Étrange, le mot convenait bien. Cette chute faisait partie des nombreux mystères à élucider pour mieux comprendre ce monde. Tout comme cet homme étrange qui paraissait bien décidé à ne pas agir, ni prendre parti. Pour l'heure, cette attitude ne dérangeait pas Produit, mais il était évident que s'il ne parvenait pas à comprendre comment l'autre fonctionnait, il allait finir par le trouver inquiétant. Mais comprendre un homme était plus complexe que de comprendre un mécanisme ou un monde : il n'y avait pas de mode d'emploi ni de loi à découvrir, il fallait simplement prendre son mal en patience et s'intéresser à un cas particulier et unique. C'était sans doute ici que résidait la clé. S'il ne voulait pas forcer cet inconnu à rester plus longtemps qu'il ne le jugerait nécessaire, il se devait de prendre en charge cet interrogatoire. Lorsqu'il saurait à qui il avait affaire, Produit pourrait partir l'esprit tranquille. Il pourrait alors ranger soigneusement cet épisode dans la partie de sa mémoire qui restait plus ou moins organisée.
Et pour arriver à ses fins, Produit ne trouva rien de mieux que de renvoyer la balle à son interlocuteur, et le regardant droit dans les yeux et en lui répondant de la même façon que celui-ci :
« Je suppose que c'est plus facile de ne pas m'aider, n'est-ce pas ? »
Mais ce n'était pas un appel à l'aide.

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MessageSujet: Re: L'attrait du vide. (Amertume)   Sam 31 Mai - 14:28


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« I was quiet, but I was not blind. »
« À vrai dire, je n'avais pas prévu que les planches seraient aussi délicates... finit-il par dire au terme de ses pérégrinations mentales. Elles semblaient pouvoir supporter mon poids, et puis, je suis resté là-dessus des heures, c'est vraiment très étrange. »

Et pourtant, Amertume ne prenait déjà plus en compte ce genre d'événement. Comme si tout était déjà devenu banal, normal. Comme s'il avait toujours vécu dans ce songe-là. Oui, Amertume ne s'inquiétait pas plus de l'étrangeté des choses que de savoir si un jour il retrouverait son ancien monde. Ou son identité.

« Je suppose que c'est plus facile de ne pas m'aider, n'est-ce pas ? »

L'homme sentait le regard de son interlocuteur planté dans le sien. Il se contenta, pour toute réponse, d'étirer son sourire. Il avait toujours aimé ce genre de personne, sans qu'il ne réalise cependant, que cela commençait à se reproduire assez souvent. Amertume le détailla vaguement, sans entrer dans les précisions, le voulant sans doute imparfait. Pour en garder une image réaliste. Bien sur, il hésita à répondre. Il hésite à faire vibrer l'air de quelques paroles inutiles. Il était sans doute évident pour lui comme pour ce nouvel arrivant, que la réponse qu'il aurait émise aurait été négative. Amertume bien consciente que s'il l'aidait, il devrait alors lui consacrer de son temps. Alors que sans même le savoir, il en avait déjà perdu suffisamment. Oui, il lui souriait, de cette façon négligée, négligente sans vraiment savoir ce qu'il aurait pu ou aurait du lui répondre. Amertume n'avait jamais aimé cela, et il préférait à tout le silence. Il préférait simplement, qu'on ne lui demande rien, et que l'on se contente de parler sans vraiment attendre quelque chose de lui. C'était plus facile ainsi. Et pourtant, comme toujours, il finit par se contredire. Puisque c'était sans doute ce que l'on attendait de lui.

« C'est bien supposé. Tout est plus facile par ici quand on se contente de ne rien faire. »

Amertume s'agenouilla. Pour être à son niveau. Pour mieux observer ce nouveau personnage dont il ignorait tout. Qui finirait sans doute par le fuir, ou le faire taire. Ce qui arrangerait Amertume. Ce qui oui, lui donnerait une certaine satisfaction. Sans qu'il n'en sache les raisons. Sans réduire la distance. Sans accepter encore le souvenir de ces quelques paroles échangées.

« C'est ce que moi, je suppose. »

Amertume visiblement ravis de ces quelques imbécilités. Amertume regrettant alors ses paroles, souhaitant effacer ces quelques secondes maintenant détesté. Oui, il aimait mieux sceller ces lèvres qui était siennes, et ne jamais avoir à les rouvrir. Mal à l'aise par ses propres actes. Amertume en devenait de plus en plus tordu. Il se contenta simplement de conclure, de lui proposer un marché, une bonne fois pour toute.

« Peux importe. Si je t'aide, m'aideras-tu ? Cet endroit est d'un ennui cela en devient lassant. Et alors, je me mets à parler, comme tu peux le constater. Ma voix n'est pas des plus agréable n'est-ce pas ? »

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MessageSujet: Re: L'attrait du vide. (Amertume)   Sam 31 Mai - 17:10

Mais ce n'était pas un appel à l'aide. Et l'inconnu semblait très bien l'avoir compris, puisqu'il se mit à sourire, signe favorable d'après Produit, mais sans pour autant se décider à agir, comme s'il éprouvait une sorte d'hésitation, et qu'il ne pouvait rien faire sans peser lourdement les conséquences de ses actes. Il était d'une certaine manière étrange de remarquer que cette réaction plaisait à Produit alors qu'il aurait dû y rester indifférent, comme s'il n'y avait rien de plus agréable de créer chez l'autre la réaction que l'on attendait. Il ne prenait pas plaisir à manipuler les gens - et d'ailleurs, avait-il manipulé cet homme ? Mais il avait l'impression d'avoir réussi à se faire comprendre, et cette réussite valait tout l'or du monde. Et c'était mieux ainsi : il ne voulait pas être aidé, l'autre ne voulait pas l'aider, et les choses resteraient ainsi jusqu'à ce qu'ils se séparent.
Pourtant, Produit ne put s'empêcher de trouver la réponse de cet homme surprenante, et même quelque peu inattendue. Sans doute cela résultait-il du fait que Produit n'avait pas envisagé de réponse toute faite qui conviendrait à sa propre réponse, et donc qu'il ne s'attendait à rien en particulier. L'étrange affirmation, confirmation, était logique compte tenu du contexte, mais avait ceci d'étonnant qu'il affirmait qu'il valait mieux ne rien faire plutôt que d'agir, au nom de la facilité. Étrange doctrine, dont la conséquence était que Produit adhérait et se séparait de ce que cet homme disait ; il reconnaissait que l'inaction pouvait sauver la vie dans ce monde, mais il ne parvenait pas à accepter l'idée d'arrêter de vivre par peur de mourir, ou par peur d'une chute. Produit avait envie de se lever pour se mettre à la hauteur de l'homme, pour signifier par ce geste que, quand bien même ce qu'il avait dit fût vrai, lui-même était incapable de suivre ce précepte. Mais pendant qu'il répondait, l'inconnu lui-même s'était mis à sa hauteur.
« Peut-être, mais ce n'est pas pour autant qu'il ne faut rien faire. »
Son ton n'était pas celui du reproche, mais plutôt d'un accord amusé. Et puisque Produit n'avait pas pris l'initiative de se lever, il avait désormais à rester assis pour continuer la conversation. Sans doute était-ce mieux ainsi, puisque la probable différence de taille se trouvait dès lors réduite par leur position respective. Peut-être sa phrase était-elle une justification, à défaut d'une excuse ; c'était sa manière d'expliquer pourquoi il avait bêtement escaladé un toit alors qu'il savait que le monde travaillait à le tuer. On pouvait dire que son action était stupide et irréfléchie, Produit était prêt à l'assumer, voire même à l'affirmer à haute et intelligible voix, mais pas de façon explicite. Quelque chose lui disait d'ailleurs que dans cette conversation, l'implicite allait tenir un rôle important. Il ne lui restait plus qu'à espérer qu'il saurait se montrer à la hauteur des signaux que lui enverraient son interlocuteur, pour ne pas tomber dans un piège et le décevoir.
Mais l'inconnu semblait savoir qu'une aporie se cachait derrière leurs propos, que la conversation devenait bien trop métaphysique et qu'ils ne gagneraient rien à échanger des vérités à demi-acceptées. Du moins, ce fut ainsi que Produit interpréta le changement de sujet. Cela ne rendit pas les propos plus explicites. Toute la complexité de ce nouveau personnage s'exprimait dans ces quelques phrases qui semblaient avoir été concédées avec une certaine réticence, ainsi que l'affirmait d'ailleurs son étrange remarque sur sa parole et sa voix. Il avait affaire à un caractère singulier qui ne devait pas être habitué à parler, ou ne se l'autorisait pas, ce qui rendait la conversation intéressante. Quant à savoir si le personnage était complexé, oisif ou timide, la question ne se posait même pas tant elle était secondairement. Savoir ce qui se cachait derrière ce caractère tortueux était un sujet bien plus passionnant à étudier. Il ne restait qu'à trouver une façon de s'accrocher à ces paroles fuyantes, d'en trouver le sens, d'en extraire l'essence et de comprendre ce qu'il fallait en faire. L'homme n'avait pas non plus l'air de demander de l'aide, mais il semblait en avoir besoin. Instinctivement, Produit porta la tête en arrière, comme pour mieux le juger. Le tournant de la conversation s'avérait difficile à passer.
« Je n'ai pas besoin d'aide, affirma-t-il enfin d'une voix claire et sûre, oublieuse de la douleur légère à son abdomen. Et je ne marchande pas la mienne. Si tu as besoin de quelqu'un pour briser l'ennui, je suis ton homme. »
Produit détourna la tête, apparemment indifférent à ce qu'il venait de dire. Son regard se posa sur une poussière qui virevoltait dans un rayon de lumière, libre de ses mouvements jusqu'à ce qu'elle touche le sol, ou qu'une main se décide à l'attraper. Il la laissa aller, la suivant du regard jusqu'à ce qu'elle se posa sur son pantalon désormais poussiéreux. Feindre l'indifférence était la façon la plus simple de se protéger des autres ; pourtant, chez Produit, il ne s'agissait pas d'une réaction consciente. Tout à coup, après une déclaration importante, il décrochait, remarquant alors quelque détail insignifiant qu'il aimait étudier sous toutes ses formes. Seule une voix pouvait le tirer de ces instants d'égarement. Produit n'avait pas fait autre chose. Après s'être porté volontaire, il s'enfuyait quelques instants. Puis la conscience lui revenait et, sous forme d'un sentiment de devoir, lui rappelait qu'il ne pouvait pas abandonner ainsi ceux à qui il parlait. Cela se matérialisa par le regard de Produit se portant à nouveau sur son interlocuteur, qui avait de nouveau sa pleine attention.
« Tu n'as pas une voix si désagréable, tu sais. Tu devrais même parler plus souvent, tu t'exprimes bien. »
L'autre était un mystère. Un mystère que Produit rêvait de décrypter.


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MessageSujet: Re: L'attrait du vide. (Amertume)   Sam 31 Mai - 19:29


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« Alexithymia. »
Il se mit à rire. Doucement, amèrement. Prenant quelques années à chaque fois qu'il posait son regard sur ce garçon encore plein de jeunesses. Il avait péché de nombreuses fois, il avait aimé ça. Puis, Amertume avait fini par regretter et se lasser de ses propres actes. Pourtant, jamais il n'avait pensé à en parler. Pour quelques diverses raisons.

« Non, ce n'est pas de cette voix-là que je te parle. Et si je m'exprime bien, je ne pourrais jamais décrire de façon suffisante ce qu'il se passe ici. »

Amertume décrivant un cercle avec son majeur. Amertume pointant simplement du doigt la poitrine de cette nouvelle rencontre. Un simple exemple. Il aurait simplement voulu qu'il approuve. Qu'il se mette à parler, comme sans doute toute autre personne aurait fait à sa place. C'est ce qu'il aimait croire. Au lieu de cela, il parlait. Il s'exprimait. Ils installaient un début de mélodie. Amertume y prenant étrangement plaisir, sans doute ravi de posséder pour quelques instants un chef d'orchestre de talent. Pouvait-il le rester cependant ? Amertume n'étant qu'un simple gamin attiré par quelques sources d'amusement et rien de plus. Il aimait et détestait les gens réfléchis. Il méprisait et idolâtrait les simples d'esprit. Mais, il finissait par lui trouver dans ses traits, ou sa simple façon d'articuler quelque chose d'attrayant. Alors comme un simple papillon fasciné par une nouvelle lumière, il restait là. Il s'installa, berçant ses jambes de ses deux mains d'adultes comme pour espérer se replier sur lui-même. Ce n'était pas le cas. « Peu importe. Je n'aime pas cela. » L'homme acquiesça, comme pour se convaincre de ses propres paroles, comme s'il l'invitait à en faire de même. Il lui demanderait sans doute son nom. Comme toutes les personnes ici. Comme si tout cela avait de l'importance maintenant. Ce n'était qu'un prétexte, une excuse. Ils étaient tous perdus. Désireux sans réellement le savoir de perdre leur identité. Pourtant, il y avait encore ce genre de personne obsédée par le monde qu'il ne pensait pas avoir rêvé au contraire de celui-ci. Amertume lui, s'était contenté de se perdre et de ne plus réellement savoir dans quel monde il avait mis les pieds en premier. Evidement, cela l'aurait attristé de perdre tout cet amour, cette haine donnée. Mais rien de plus. Il pourrait en déverser tout autant ici. Pour autant qu'il trouvait des gens attrayants. Et cela se révélait être une chose bien difficile. Il toucha distraitement le sol, bien réel à ses yeux et oublia quelque instant le visage de ce jeune homme. Sans doute se comprenaient-ils durant ces quelques silences. Il n'aurait pu dire. Il n'aurait pu le lui demander.

« Quelle est ta vision des choses ?, finit-il par demander distraitement comme si cela n'avait peu d'importance, Rêvons-nous ? Ou nous est-il donné une occasion de nous repentir ? »

Et à vrai dire, savoir les vérités de ce monde ne l'intéressait pas. Amertume désirait simplement passer à autre chose, que sa voix se taise sans que l'on ne lui en demande plus. Après tout, il faisait partie de ces personnes ne souhaitant qu'un peu d'ordre pour quelques vagues raisons. Comme désirant un pouvoir nouveau, une chance de s'élever dans un monde qu'il aurait façonné. Amertume ne jouait pas à cela, non, il ne jouait pas à construire une société qui l'aurait recraché d'une façon ou d'une autre. Il se contentait de faire ce que l'on attendait surement de lui, sans qu'il ne sache ou il avait eu cette idée des plus étranges. Il se contentait de jouer avec les peurs ou les espérances de ces nouveaux camarades, délaissant ceux qui se contentaient de galoper ici et là, sans se préoccuper du reste. Il avait dépassé l'âge de le faire bien assez tôt pour y retourner aussi vite. Et puis, Amertume aurait voulu trouver quelqu'un d'intéressant. Quelqu'un qui se serait contenté de lui donner envie de le regarder yeux dans les yeux sans se préoccuper de ce langage tant détesté. Sans doute se seraient-ils alors lassés. Il sourit à cette idée. Son monde se résumait à cela. Il était un homme qui avait seulement besoin de quelqu'un pour l'embrasser sans jamais épouser ses pensées. Il avait seulement besoin d'observer et de s'ennuyer de la vie qu'il vivait. Infiniment.


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MessageSujet: Re: L'attrait du vide. (Amertume)   Lun 2 Juin - 18:45

C'était paradoxal. Il faisait tout perdre du temps en compagnie d'un inconnu qui l'oublierait aussi vite qu'il l'oublierait, pour qui il n'était rien et qui avait de sombres motivations. La certitude de ne pas mourir en restant assise lui permettait de garder son calme en cette situation, mais Produit aurait dû savoir qu'en ce moment, les toits s'écroulaient d'un instant à l'autre sans le moindre prétexte, que la mort guettait sans répit ses pas et que la seule façon d'y échapper était d'échapper à ce monde illogique. Illogique comme l'était d'ailleurs cet homme étrange qui riait à la réponse polie mais sincère de Produit. Ce rire ne lui donnait pas l'impression d'avoir commis quelque faute ; et pourtant, il aurait préféré ne pas l'entendre, quand bien même ce ne fût pas une moquerie. Étonné, il regarda attentivement son interlocuteur tandis que celui-ci lui expliquait qu'il s'était fourvoyé sur sa réponse. Cette fois encore, Produit ne trouva pas de réponse toute faite. La signification de ces dernières paroles lui échappait parce qu'il sentait qu'il lui manquait une clé pour les comprendre. Produit ne concevait pas qu'il pût s'être trompé sur le sens de « voix ». Il n'en connaissait que deux, la voix qui s'entendait lorsqu'on prononçait une parole, et la voix que l'on donnait lors d'un vote, tel un assentiment, à la personne que l'on choisissait de soutenir. Tout autre usage était exclus du vocabulaire de Produit, qui se sentait déboussolé. C'est pourquoi il ne tenta pas de comprendre le sous-entendu qui y était caché et préféra reporter son attention sur la phrase suivante, qui était porteuse de tant d'espoir. Ce que Produit en comprit était déformé par sa volonté déchirante de vouloir quitter ce monde à tout prix : cet homme savait des choses sur ce monde, des choses qu'il était difficile pour lui de partager, mais qu'il serait intéressant de connaître. Quand bien même cette interprétation était vraie, et qu'il parvenait à comprendre l'énergumène, rien ne garantissait que ce qu'il attendait - une issue - se trouvât au bout de son chemin. Alors Produit eut brusquement envie de ne pas le lâcher tant qu'il n'aurait pas sa réponse. Pourquoi avait-il refusé de l'aide, d'ailleurs, si l'autre pouvait en apporter ?
L'attention de Produit se porta d'abord sur les signes que l'homme fit avec sa main. Le geste était simple, mais Produit n'en comprenait pas la signification - au bout d'un moment, il aurait dû au moins comprendre qu'il ne comprendrait plus jamais rien tant qu'il serait ici, mais il avait toujours l'espoir de voir sa vision du monde restaurée. Tout de même, cette ignorance était dérangeante : il avait l'impression de manquer à ce devoir imprécis qu'il se sentait envers cet être avec qui il était temporairement lié, et Produit fit semblant de ne pas avoir vu ce geste en fixant le regard sur la propre poitrine de l'homme, comme si justement il ne le regardait plus. Mais Produit fut content de le voir se mettre à l'aise - resté agenouillé devait être terriblement fatigant à la longue -, prouvant par la sorte que leur conversation valait le coup d'être suivi. Avec un peu de temps, il parviendrait peut-être à découvrir la vision des choses de cet autre face à lui. Son rejet de la parole, de même que la façon de se mettre presque en position fœtale avait quelque chose de touchant, parce que cela exprimait quelque chose de lui, comme une insatisfaction qui serait fondamentale à son être. Si Produit pouvait l'aider d'une quelconque manière, ce serait finalement son devoir que de l'aider.
Alors qu'il s'apprêtait à briser le silence pour demander la raison métaphysique de leur présence dans ce monde, Produit fut devancé. Cette fois-ci, la parole ne le prit pas de court, car il avait le sentiment d'entrer au cœur du sujet qui les concernait, à savoir, ce qu'il leur fallait savoir l'un de l'autre. Que l'homme posât d'abord une question ne le dérangeait pas : Produit appréciait cette initiative qui lui prouvait qu'il avait affaire à un sujet intelligent et raisonné. Et somme toute, le type de question posée plaisait parfaitement à Produit. Il n'eut même pas à réfléchir pour y répondre, mais il ne fournit pas pour autant une réponse mécanique et toute faite. Il aurait été excessif de dire que c'était son cœur qui parlait, mais il y avait bien une spontanéité dans ce que Produit disait sans hésitation :
« Je ne me suis jamais demandé si ce que nous vivions était un rêve : j'ai toujours su que c'était la réalité parce que le déroulé des événements reste toujours le même, et lorsqu'il change, ça me choque profondément et je ne parviens pas à l'accepter. » En revanche, le repentir lui était étranger, car Produit n'avait commis aucun crime et n'éprouvait aucun sentiment de culpabilité. « Je regrette sincèrement d'être ici. J'ai toujours l'impression que je n'ai pas fermé le gaz et que ma maison va exploser. » Et ce n'était pas une image : Produit était persuadé d'avoir oublié de fermer le gaz avant de s'endormir. « Mais on va nous tuer, n'est-ce pas ? »
Ce fut à ce moment-là que la voix de Produit se fit hésitante, que la peur sous-jacente et toujours réprimée étrangla la parole dans sa gorge, et qu'enfin ses doutes apparaissaient au grand jour. Il ne l'avait jamais formulé clairement, mais il venait de comprendre que la peur que lui inspirait ce monde était celle de ne pas avoir d'avenir. On lui avait déjà retiré son passé, il n'en conservait que des bribes qui le rassuraient autant qu'elles le faisaient souffrir. Tout ce qu'il espérait était cet avenir dont on l'avait privé. Produit ne savait pas si le futur qu'il avait dans le monde réel était brillant, mais c'était un futur qu'il pouvait comprendre - encore aurait-il fallu pouvoir s'en souvenir. Se souvenir de quelque chose qui n'était pas encore arrivé, mais que l'on envisageait seulement, c'était bien risible - c'était son aspiration. Et par dessus tout, la peur planante de la mort, qu'il affrontait peut-être en se mettant en danger, pour se donner à vivre comme s'il n'y croyait pas, avec le risque de s'y précipiter.
« Écoute... » commença-t-il avant de se raviser brusquement.
Il ne servait à rien de parler lorsqu'on voulait obtenir une réponse, sauf pour poser les bonnes questions. Mais ces dernières se refusaient à l'esprit de Produit, puisqu'il avait une peur trop grande de recevoir une réponse affirmative qui briserait définitivement tous ses espoirs. Il fit donc l'effort de se reprendre, même si cela lui prit un peu de temps pendant lequel il laissa ses pensées vagabonder pour éviter de penser. Mais puisque l'homme n'était pas bavard, ces silences pouvaient s'installer sans problème.
« De toute façon, on ne serait pas là pour autre chose, reprit-il d'un ton froid et plein d'assurance. La seule question, c'est de savoir combien de temps on peut tenir avant que la fin n'arrive. Il faut s'y résigner. »
Produit parlait comme s'il avait perdu tout espoir, alors qu'il ne pouvait se défaire de celui de partir. La question initiale de cet homme l'obsédait. S'il l'avait posée, sans doute avait-il une réponse à y apporter, qui différait sans doute de la sienne, mais qui pouvait être plus sûre. Mais faire croire qu'il avait perdu tout espoir, c'était la tentative de ne pas laisser comprendre à son interlocuteur qu'il dépendait cruellement de la réponse qu'il pourrait lui donner, et de la connaissance qu'il pouvait lui apporter de ce monde.

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MessageSujet: Re: L'attrait du vide. (Amertume)   Ven 6 Juin - 13:45


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« A blood coated secret. »
Quelques hésitations, de la peur... Une réflexion des plus inattendue cependant. Il s'agissait ici d'une simple conversation. Une simple conversation qui aurait sans doute mis n'importe quel homme face à ses propres doutes et pourtant, Amertume ne cilla pas. Ses yeux contemplant toujours ceux de son compagnon, se demandant alors combien de temps cela durerait encore. Il avait toujours été un homme calme, bien trop. Comme si la paresse même s'incarnait dans ses gestes. Et Amertume, face à tant d'espérances ne savait que trop bien comment se comporter.

« Dans ce monde-ci ou dans l'ancien, l'affaire est la même. Sauf qu'en ce moment même, il n'y a pas plus grande contrainte que la survie. »

L'homme ne pouvait s'empêcher à présent, de se demander s'il n'aurait pas fini sa vie en suivant l'un de stéréotypes de la société. Cependant, il ne se serait pas une seule fois imaginé en homme marié et rangé. Au grand désespoir de sa famille. Non, il aurait sans doute continué à vivre se contentant de quelque vice, se contenant de remplir son coeur de jalousie et d'en mourir. Jeune. Puisqu'Amertume aurait bien volontiers saccagé les quelques dernières de sa vie. Pour les assortir avec le reste. Il décida finalement de retenir les quelques paroles de cette nouvelle connaissance dont il n'osait demander le nom, de peur de pas pouvoir apprendre le véritable.

« Enfin, si cela peut être considéré comme de la survie. Je pense qu'on essaye plus de nous tuer d'ennui, rien de plus. Tu sais ce genre de farce-là... Des plafonds qui s'effondrent..., il plissa les yeux se remémorant quelques vagues souvenirs récents, Ou bien des pluies de grenouilles... Je n'y vois aucun intérêt. Je suis sans doute né bien trop amer. »

L'homme se mettant à rire. Irrité contre un monde qu'il avait pourtant décidé d'accepter. Puisqu'il ne voyait d'autre choix. Puisqu'il ne voulait pourtant pas revenir d'ou il venait. Amertume riante de sa nouvelle identité, trop vraie pour qu'elle n'en soit que le fruit de son propre choix. Il jeta un coup d'oeil au jeune homme, toujours présent. Jusqu'à quand ? Leur conversation finirait par se tarir. C'était tout ce dont avait conscience l'homme pour le moment.

« Après avoir récupéré ton nom, tu seras sans doute bien loin d'ici. Alors peu importe. »

Oui, il serait loin. Ses souvenirs d'un homme et de ces quelques mots ne lui seraient alors d'aucune utilité. Il les effacerait. Comme sans doute, les brefs restes de cette île. Il n'y avait rien d'autre à dire. Amertume aurait bien évidement fait de même.

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MessageSujet: Re: L'attrait du vide. (Amertume)   Sam 28 Juin - 10:28

La perspective d'une mort certaine laissait cet homme insensible. Il n'aurait pas réagi autrement si Produit lui avait raconté son insouciante vie. Pourtant, il était difficile de dire s'il sous-estimait seulement leur destin, ou si la mort pouvait être une forme quelconque de libération. Ne pas craindre la mort signalait un manque de goût pour la vie qui semblait bien convenir à la personnalité de cet homme taciturne. C'est pourquoi Produit ne protesta pas, pas même lorsqu'il tourna en dérision les paroles de Produit. Mourir d'ennui, n'est-ce pas... Il se contenta de tiquer, mais sans répondre, parce qu'il n'avait pas envie de le contredire. L'ennui n'avait jamais fait peur à Produit, puisqu'il ne l'avait jamais vraiment connu. Il était ce genre de personne à toujours trouver quelque chose à faire, à jamais se laisser aller, et à toujours voir les choses sous un angle favorable. Qui pouvait mourir d'ennui, sinon ceux qui se laissaient vivre ?
Cet homme était blasé. Produit n'aurait pas forcément apprécié de le voir encenser les étranges phénomènes qui défiaient la logique, mais il trouvait étrange de le voir aussi indifférent à ceux-ci. Ces phénomènes étaient au moins la preuve que quelque chose n'allait pas, que le monde tel qu'ils le connaissaient était en danger ; dès lors, ne pas s'en inquiéter équivalait à une pratique suicidaire, celle d'affirmer que l'on n'en avait rien à faire d'un monde sans lequel on ne pouvait vivre. Produit avait envie de lui faire comprendre que cette situation était bien plus grave que ce qu'il envisageait. Si sa propre mort ne l'effrayait pas, si le monde pouvait s'effilocher sans qu'il n'y voie aucun inconvénient, cette pensée serait cependant bien difficile à faire comprendre.
« C'est plus grave que ça. » affirma Produit dans un souffle.
Son ton était grave, et il avait délibérément évité de regarder son interlocuteur, par peur d'y voir une réaction qui lui déplairait. Pouvait-on encore le sauver ? Et pourquoi était-il si insensible aux risques que chaque personne prenait dans ce monde ? Tous les jours, Produit frôlait la mort d'une façon ou d'une autre. Son insouciance n'était pas un mépris de la mort, mais un amour de la vie et de la logique qui le poussait à ne pas changer de comportement.
« Ça peut nous tuer, et c'est ça qui est grave. Ce n'est pas seulement pour nous amuser. C'est une mise à l'épreuve. »
Où ceux qui ne seraient pas assez forts seraient écrasés sous le poids de la fatalité. Mais la seule réaction de son interlocuteur était un rire marqué par une profonde amertume. Produit se dit qu'il était perdu. S'il ne prenait pas au sérieux les menaces pesant sur eux, le monde se retournerait un jour contre lui et lui prendrait la vie. Produit ne se demanda pas si cet homme avait une expérience différente du monde où ils se trouvaient. Pourtant, cette question aurait due être posée. En effet, si le monde n'avait pas mis en œuvre des moyens exceptionnels pour le tuer, cela pouvait expliquer qu'il ne croyait pas à la théorie de Produit. Ce dernier, souffrant de l'illogisme de ce monde et se bornant sans cesse à prouver que l'on ne pouvait pas y vivre en se mettant continuellement en danger, n'avait cependant pas d'autre choix que de croire à la vision qu'il avait. Si bien que ces deux hommes étaient chacun enfermés dans leur univers, qui ne pouvaient pas se rejoindre, sans pouvoir trouver un accord qui leur permettrait de résoudre les conflits de cette situation. Et cela dénotait une cruauté certaine que l'on appelait l'ironie du sort.
Persuadé que l'homme ne pouvait être sauvé, Produit s'apprêtait à prendre congé de son camarade d'un jour. S'il pouvait le recroiser en vie un jour prochain, il en serait surpris, mais relativiserait sa théorie, puisqu'il n'avait comme autre preuve que son expérience personnelle. Ce fut toutefois une parole de cet homme étrange qui le persuada de rester. Produit eut du mal à cacher son intérêt. Subitement plus attentif, il avait l'air d'un jeune homme désireux de recevoir une information qu'il considérait comme capitale. C'en était presque de l'avidité.
« Qu'est-ce que tu as dit ? » demanda Produit, fébrile.
Il serait loin d'ici... en sécurité... avec son nom. Étrangement, retrouver son nom n'avait pas été une priorité. Il avait beau se penser comme une personne attaquée personnellement par le monde, il n'avait jamais pensé que son nom aurait pu changer quelque chose. Il avait une identité sans avoir de nom ; apprendre qu'il lui manquait une part de lui-même qui était la clé de tout était là encore d'une incroyable cruauté. À présent, il prenait conscience du manque de son nom, de l'impression de ne plus être entier, d'être situé entre deux mondes sans appartenir pleinement à aucun d'eux. Il avait avancé dans sa quête, mais une nouvelle aventure se présentait à lui : retrouver ce nom manquant qui lui permettrait de revenir chez lui. Produit ne s'apercevait même pas qu'il était bouleversé par cette découverte. Emporté dans son élan, il se rapprocha de son interlocuteur, l'air presque implorant.
« Dis-moi tout ce que tu sais, je t'en prie, j'en ai besoin ! Si je ne pars pas d'ici... »
Sa phrase mourut dans sa gorge, terrifié par les conséquences qu'il peinait à exprimer. Comment faire comprendre à un homme aigri par la vie que l'on avait peur de la mort que l'on voyait approcher à grands pas ?

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MessageSujet: Re: L'attrait du vide. (Amertume)   Sam 28 Juin - 15:42


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« I follow the winds that bring the cold. »
Il l'écoutait parler tout en se demandant évidement, l'intérêt de sa présence. Il l'avait bien évidement imaginé dès le début. Il avait bien évidement compris qu'il finirait par faire le tour de toutes ces questions. Pourtant, était-il encore à ses côtés. Plus pour longtemps cependant. Et tout deux en avait conscience, l'un plus que l'autre sans doute, puisqu'à présent seul Amertume y trouvait encore quelques divertissements. Son interlocuteur lui, n'agissait que pour ces quelques espoirs. Ces espoirs que lui-même finirait par perdre une fois que le temps aurait agi sur lui comme il avait agit sur Amertume. Il soupira ; encore, toujours, gâchant son souffle. Gâchant ces attentes-là qui ne le menait nul part puisqu'il n'était pas encore la personne qu'il attendait. Il s'irrita. Sans réellement savoir pourquoi. L'homme avait toujours été guidé par ses pulsions.

« Si tu ne pars pas d'ici... Quoi ? »


Le ton bien plus sec qu'il ne l'aurait perçu. Comme aboyant contre un quelconque danger. Il n'était pas le premier, pas le dernier, à vouloir voir s'effacer ce paysage. A vouloir retrouver cette terre qui les avait mis au monde. Amertume fronçant les sourcils et attendant que l'orage cesse. Que sa tête se vide. Jusqu'à retrouver ce calme bien trop illogique qui faisait sa personne.

« Ha, peu importe. Ce ne sont que des rumeurs. Celles que tu entends alors même que tu te réveilles par ici. Ils disent que tu retrouverais ta liberté ou quelque chose de ce genre si tu le retrouvais. Moi, je n'en ai jamais eu ici ou ailleurs, alors je ne vois pas la différence. Tu n'as qu'à essayer de le deviner toi,, ce nom qui devrait remplacer ce stupide mot qui nous définit aujourd'hui. »

Trop différent. Et encore pas assez pour qu'Amertume se décide à le retenir. Non, il avait bien d'autres projets, bien d'autres pensées. Il fit claquer sa langue. Visiblement fatigué par ces quelques discutions. Il n'aimait évidement pas mettre en forme ces phrases insensées qui ne pourraient évidement pas changer leur situation actuelle. Qui ne pourrait changer d'ailleurs leurs façons de voir cet environnement. Il détailla ce jeune homme qui lui faisait face. Qui étais bien trop de près de lui pour qu'il puisse se concentrer. Amertume se demanda s'il allait verser quelques larmes afin de le convaincre à lui en raconter plus. A lui raconter des histoires, afin de le rassurer. Et il n'aimait pas ça. Et il ne pouvait se permettre simplement de le laisser là. Même si, évidement, l'envie ne lui manquait pas.

« Et ensuite, tu n'auras qu'à partir. »

Amertume haussa un sourcil. Comme sûr que cela lui avait échappé. Avant de se raviser. Puisque ce n'était que le reflet de ses tumultueuses pensées. Tous ceux-là qui finissaient par disparaitre. Par s'évaporer ou par mourir, celons les dires de cet étranger. Oui, tout ceux-là qui finissaient par être heureux, par avoir ce sentiment emplit d'idiotie, laissait alors les autres derrière eux. Il en avait toujours été ainsi. Il n'échapperait pas à la règle. Pas aux yeux d'Amertume. Lui, préférait rester là. Préférait les regarder s'agiter. Bientôt, oui, il le regarderait lui, essayer de se débattre dans ce piège qu'il se serait lui-même tendu. Mieux valait ne pas attirer l'attention. Pas maintenant. C'était tout ce que l'homme aurait pu lui dire, lui conseiller. Ce fut bien évidement, des mots qu'il ne prononça pas. Oui, il préférait bien évidement qu'il lui serve à quelque chose.
HRP:
 

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MessageSujet: Re: L'attrait du vide. (Amertume)   Mer 2 Juil - 13:08

La phrase qu'il n'avait pas finie, l'homme lui demandait de la compléter de façon cavalière. Son ton étonna Produit, qui ne s'attendait pas à une telle réaction. Avait-il touché une corde sensible ? Et si oui, laquelle, et comment l'avait-il atteinte ? Sans la réponse à ces questions, Produit ne parvenait pas à analyser ce comportement qu'il trouvait illogique. Peut-être cet homme aimait-il la vie en fin de compte. Peut-être se moquait-il des efforts naïfs de Produit de partir d'ici. Ou peut-être n'était-il qu'un produit de ce monde imaginaire, condamné à n'être pas plus cohérent que tous les phénomènes inexplicables et inexpliqués qui s'y déroulaient - et lorsque de soi-même, on se nommait Produit parce qu'on se sentait comme le jouet de ce monde, cette hypothèse était terriblement tentante, quoique déshumanisante, puisque cela reviendrait à dire que la logique de cet homme ne venait pas de lui-même. À cause de ce ton, Produit fut incapable de compléter sa phrase, comme s'il en avait perdu le droit. Le « je vais mourir » qui se coinçait dans sa gorge lui semblait être une injure à la douleur de cet homme. Pourtant, le risque de mort était bien réel pour Produit, il le voyait comme on voyait la Faucheuse s'approcher de vous pour emporter votre âme. Dans cette situation néanmoins, ce risque perdait de sa force et devenait un sentiment égoïste. En fait, cet homme étrange avait le pouvoir de faire douter Produit des vérités qu'il tenait comme les plus fondamentales, tout comme ce monde s'amusait à le faire pour le rendre fou. Mais cet homme-là ne le faisait pas volontairement, ou du moins le cachait, si bien que Produit ne pouvait pas lui en vouloir, ni vouloir le réduire à une erreur logique. Il devait accepter la situation, ainsi qu'elle lui venait.
C'est pourquoi, plutôt que s'acharner à faire comprendre l'urgence de sa situation, Produit ne put sortir qu'un « Désolé » qu'il n'avait pas prévu, comme s'il avait fait quelque chose de mal. Étrangement, cette parole réussit à lui redonner confiance en lui et en sa propre vision du monde. Après tout, si cet homme souffrait, n'était-ce pas parce qu'il n'avait pas accès à cette vision salvatrice ? Il ne semblait pas connaître de vérité salvatrice.
Produit ne savait pas si c'était l'effet de ses paroles ou un retour au statut quo auquel l'homme était habitué qui pouvait l'expliquer, mais ce dernier apporta finalement une réponse à la question que Produit avait posée. Bien qu'il ne la présentât que comme une rumeur, cette réponse était déjà importante en soi. Mieux valait une rumeur que rien du tout. Produit avait déjà tant fait pour obtenir ne serait-ce qu'une rumeur. L'information, vraie ou fausse, était en tout cas très précieuse. Il ferait tout pour vérifier si cette rumeur était vraie. Son interlocuteur n'en avait rien fait parce qu'il ne semblait pas pressé de quitter ce monde. Produit apprenait par la même occasion que la vie de cet étrange homme n'avait pas dû être facile sur cette Terre.
« Si quelqu'un doit vérifier cette rumeur, ce sera moi, affirma Produit, l'air certain. S'il y a une logique dans ce monde, je me dois de la trouver. »
Il venait de trouver un objectif : trouver son nom. Mais cela ne s'annonçait pas facile : il avait beau cherché dans son esprit, il ne voyait pas où le souvenir de ce nom se trouvait. Tous les souvenirs qu'il possédait et qu'il passait en revue semblaient en être dépourvus. Plusieurs personnes avaient certainement dû le prononcer un jour, plusieurs fois par jour, et le répéter plusieurs fois d'affilée pour attirer son attention. On ne l'avait pas toujours appelé Produit, même, on ne l'avait jamais appelé ainsi. Seuls les objets ayant une valeur définie avaient eu droit à ce nom. Impossible cependant de remplacer ce mot par son véritable nom. Tout donnait lieu à croire qu'un esprit supérieur avait modifié sa mémoire. À première vue, ce travail ne se remarquait pas, mais dès que l'on cherchait dans les recoins de son esprit, les incohérences apparaissaient au grand jour. Ce nom qui ne se retrouvait pas. Ces pans entiers de sa vie qu'il avait complètement oubliés, remplacés par cette impression d'avoir vécu une vie normale. Et puis cette certitude d'avoir oublié quelque chose d'important avant de venir dans ce monde, mais sans être capable de s'en souvenir.
« Je n'aurai qu'à partir... répéta Produit. Mais c'est plus facile à dire qu'à faire. »
Produit parvint à se lever enfin. Son corps commençait à récupérer de sa chute, même si quelques douleurs persistaient et ne disparaîtraient pas avant plusieurs journées. Rien de cassé semblait-il. Se dégourdir les jambes était cependant agréable, il se sentait moins qu'auparavant comparable à un gros sac de farine tombé d'un toit. Comme toujours lorsqu'il réfléchissait, sa tête prit un angle étrange, tandis que ses yeux semblaient avoir perdu la capacité à se focaliser sur un seul point, subitement vagues. L'homme aurait pu lui parler qu'il n'aurait rien entendu. Mais il fallait se rendre à l'évidence : l'information qu'il venait d'obtenir était insuffisante pour régler ce problème et il faudrait attendre avant d'avoir à sa disposition ce nom tant attendu. Produit s'avoua temporairement vaincu, mais pas désespéré pour autant. Il se mit à glousser sans raison, sans doute à la perspective de devoir continuer ses recherches.
« Pas facile du tout, continua Produit, amusé. Je peux comprendre que tu ne tentes pas l'expérience : il faudrait une clé pour déverrouiller tout cela. »
Produit secoua la tête pour lui-même, clôturant ainsi le sujet. Son regard se posa à nouveau sur l'étranger avec qui il discutait. S'il trouvait la clé un jour, il n'était pas certain que cet homme voulût l'obtenir. Il semblait bien trop passif, devant subir une vie qu'il n'avait pas choisie, des événements qui le harcelaient. Comment ne pas éprouver une pointe de pitié face à cet être qui semblait si fragile et si distant à la fois ? En tout cas, il n'était pas correct de le laisser dans cet état. Produit avait obtenu ce qu'il désirait, mais les règles de la morale qui faisaient partie de son monde restaient fortes. Suivant la règle du contre-don, il se devait de vérifier qu'il n'y avait pas quelque chose à faire en retour. Lui adressant un sourire chaleureux, Produit essaya de ne pas paraître condescendant en parlant - chose difficile à faire dans une telle situation.
« En tout cas, merci pour l'information, elle devrait m'être utile... » Après une hésitation : « Est-ce qu'il y a quelque chose que je peux faire pour toi... en retour ? »

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MessageSujet: Re: L'attrait du vide. (Amertume)   Lun 7 Juil - 14:33


Hooked.

« Haven't you taken enough from me, won't you torture someone else's sleep? »
Il s'excusa. Sans qu'Amertume n'y prête attention. Sans qu'Amertume ne souhaite y prêter attention. Ils n'étaient faits pour s'entendre. Ou du moins, ils n'étaient faits pour rester ensemble. Lui pour rester ici, et cela, l'homme le savait. Et cela, l'homme l'avait deviné. Cependant, sa personne au contraire, se refusait à quitter ce monde. Oui, et pourtant, lui, ne s souciait que sa fuite. Ne voulait que mettre fin à ce rêve qu'il venait à peine de former. Sans vouloir le caresser du bout des doigts, l'admirer un peu plus. Non, pour lui, tout cela n'était qu'absurdité. Amertume dans son cas, ne vivait que de cela. Amertume dans son cas, se contentait de se lasser. Encore et encore. Sans jamais pourtant chercher à trouver une ouverture. Son nom n'avait plus d'importance. Il s'était contenté de devenir cette simple saveur qui embaumait son esprit depuis fort longtemps. Alors oui, il aurait sans doute voulut le tirer en arrière. Lui boucher la lumière. Quelque chose comme cela. Mais cela n'avait plus d'importance. Son temps avait fini par s'estomper. Bientôt, il oublierait ces quelques traits-là. Bientôt, il ne se souviendrait plus de cet inconnu qui le resterait alors à jamais. Bien sûr, ainsi ferait-il de même. Le monde avait toujours tourné ainsi. Amertume n'y avait jamais prêté plus d'attention. Il s'était simplement ennuyé. Son interlocuteur se leva. Déjà, il n'écoutait plus. Déjà ces quelques paroles-là qu'il avait déjà entendues de par quelques autres manières se perdirent dans ses pensées. Il n'y avait déjà plus de places pour une personne comme lui dans son esprit. Trop tard. Trop tôt. Oui, Amertume s'était simplement ennuyé, lui qui n'aimait pas parler. Ses lèvres comme scellées de nouveau. Il le regarda simplement une dernière fois. Et bien sûr, ce sourire-là qui lui faisait écho lui déplut. Oui, cela lui déplut. Bien plus que n'importe quoi, il ne supportait ce genre d'attention. Il ne supportait que l'on puisse simplement se demander comment le sauver. Amertume était déjà bien trop loin, bien trop perdu. Cependant, il ne faisait que suivre un chemin différent du sien. Sans qu'il ne se décide à retourner sur une route sûre. Et cela ne lui déplaisait pas. Non, cela ne lui déplaisait pas de devoir simplement esquisser quelques pas. Rien de plus. Il resterait simplement là éternellement, attendant peut-être que quelqu'un le dépasse un jour, sur ce chemin-là.

Ainsi retourna-t-il à ses vagues habitudes. Ainsi, ses mains squelettiques fendirent l'air dans quelques signes réprobateurs. Oui, il n'avait plus aucun mot à former. Oui, il ne voulait d'ailleurs en laisser d'autre naitre. Ce bouche-là, trop belle pour lui appartenir, ne s'ouvrerait certainement plus ici et maintenant. Ses désirs passés envolés. Il se contentait oui, de redevenir ce homme quelconque. Il n'y avait plus aucun intérêt à tirer d'un être sur le point de départ. Il n'y avait plus rien à tirer d'une personne que la mort emporterait sans doute bien avant lui. Puisqu'ainsi avait-il décidé de se battre. De provoquer en duel, là chose dont il avait le plus peur, dans cette étrange stupidité qu'Amertume se refusait à comprendre. Lui avait simplement décidé de freiner sa vie. De la mettre en suspens à défaut de pouvoir arrêter le temps. Oui ce monde lui sied si bien. A tel point qu'il n'aurait voulut le laisser faner. Le laisser s'évanouir comme tout ce qu'il avait eu le malheur d'aimer. Ainsi n'étaient-ils pas faits pour rester ensemble. Tout naturellement, évidement.

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Les désespérés




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MessageSujet: Re: L'attrait du vide. (Amertume)   Ven 18 Juil - 8:54

C'était comme parler à un mur ou à un rocher, il n'y avait aucun espoir de réponse. L'homme venait d'ériger entre eux un mur invisible que Produit n'était pas en mesure de briser - ils ne se connaissaient pas assez, il ne disposait pas des clés nécessaires pour une telle opération. Le son était passé, certainement, et l'homme avait dû l'entendre, mais s'il décidait de ne pas y répondre, que pouvait-on y faire ? La situation procurait à Produit un sentiment de frustration. Il n'aimait pas l'idée de ne rien pouvoir faire. Il n'aimait pas non plus cette façon de l'ignorer, mais cela, il pouvait encore le pardonner. Pas tout de suite, peut-être, car Produit était humain et trouvait blessant d'être considéré avec à peu près autant d'intérêt que celui pour ces insectes que l'on écrase tous les jours. Il avait l'impression d'être pris de haut, d'être jugé indigne de l'attention d'un autre être humain. Tout ceci avait le don d'énerver Produit, et cela se ressentit sans doute parce qu'il serra les dents pour éviter de faire un commentaire désagréable qu'il regretterait par la suite. Il avait vaguement conscience que cela ne servirait à rien, que l'autre ne prendrait plus la peine de lui répondre et que la conversation venait de se terminer. Par sa faute. Parce qu'il avait fait preuve de gentillesse envers cet homme. Soit ce dernier était tellement désespéré qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui, soit il était tellement hautain qu'il n'accordait de valeur à rien. Produit préféra ne pas trancher. Après tout, il n'en serait jamais sûr, cet homme était bien trop secret. Il l'avait peut-être manipulé - peur suprême de Produit, à peu près aussi forte chez lui que la peur de la mort.
Il se recula encore, se dirigeant vers la porte avec l'intention de partir. Ils auraient pu en rester là. C'était sans compter Produit, qui aimait que les choses soient bien faites. Partir ainsi ne lui convenait pas. On lui avait appris à toujours dire au revoir, bien que dans ce cas-ci, il s'agît plutôt d'un adieu. Il ne pouvait pas partir rapidement, car son dos était encore un peu douloureux, en particulier lorsqu'il marchait. Cela lui laissait encore plus de temps pour y réfléchir. Produit s'arrêta sur le seuil, reposant le dos contre l'encadrement de la porte, puis tourna la tête vers son camarade d'un jour. Cette fois-ci, aucun sourire sur son visage, mais un sourire dans la voix - que voulez-vous, Produit venait de trouver un espoir, et cette découverte le mettait d'une très bonne humeur, au point de lui faire oublier que le mutisme de cet homme était quelque peu énervant. Il lui adressa un signe de la main en guise d'au revoir - peu importait qu'il fut vu ou non, tout ce qui comptait pour Produit, c'était de savoir qu'il avait dit au revoir.
« Si un jour, on se recroise, et que je peux faire quelque chose pour toi, dis-le moi. Je tiens à payer au juste prix l'information que tu m'as transmise. »
Sans attendre une réponse qui ne viendrait jamais, Produit se remit en route, assez doucement pour ne pas se prendre les pieds dans des cailloux cachés dans l'herbe, trop lentement cependant à son goût. La sensation du devoir accompli calmait quelque peu la culpabilité de livrer à la mort un autre homme. Produit ne s'attendait pas à le revoir : il était persuadé que cet homme, dont il ignorait le nom, allait lui aussi mourir dans les prochaines semaines, voire plus tôt s'il ne faisait rien - il n'y avait pas de raison pour qu'une seule personne dans ce monde fût en danger de mort. C'était sans doute pour cette raison qu'il n'avait pas pris la peine de lui demander son nom. Il était plus facile de l'oublier s'il n'avait pas connaissance du mot qui servait à le désigner - sans cela, Produit n'aurait pu réutiliser ce mot sans penser à lui. Il était rassuré par le fait que son nom n'intéressait pas non plus cet homme. Il aurait pu le lui donner, en revanche. Le nom qu'il s'était choisi n'était au final pas tant le sien que celui de tout le monde. Dans ce monde, il n'y avait pas d'êtres humains, seulement des produits. Il était sans doute le seul à l'avoir jamais su. Dire son nom, rappeler cette vérité, était en un sens un service qu'il rendait à ses concitoyens. Le seul qu'il avait envie de leur rendre, d'ailleurs.
Et, en tant que produit, il n'avait fait qu'appliquer sa vision du monde à la conversation. Pour cette raison, il avait tenu à payer, insistant bien sur ce mot parce qu'il lui semblait juste. Chaque chose devait avoir un prix. Produit n'était pas matérialiste pour autant : ce prix n'était pas forcément de l'argent ou un objet que l'on échange, mais plutôt une sorte de coût à payer pour retrouver l'équilibre. Comme pour la nature : l'équilibre du ciel n'était pas retrouvé tant que la pluie n'avait pas coulé. Si on l'aidait, Produit faisait en sorte de rendre la pareille. C'était une évidence.
En fait, cette conclusion le gênait un peu pour cette raison. Produit n'avait fait que profiter de la faiblesse de cet homme. Décidément, cette rencontre lui laisserait un goût amer.


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L'attrait du vide. (Amertume)

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